mardi 20 août 2024

"L'art est le trait de l'humanité. Il ne sert à rien, il n'est pas là pour ça. 

L'art n'existe que par la création, l'artiste, et par son interprétation, l'expert ou l'amateur. Nous pouvons tous enrichir notre réflexion pour porter un jugement juste. Lire entre les lignes, voir entre les images, c'est un pouvoir que l'on acquiert par l'imitation des experts puis par un entraînement d'amateur. 

Voici donc l'objet de cet article!"

Pourquoi peut-on dire que l'adaptation au cinéma de Black-Panther est politique voire militante?

Alors que je m'attendais à voir un film tout à fait divertissant, et pour cause; c'était un Marvel, je suis sortie de la salle de cinéma interloquée, perplexe. Admirative aussi. Je ne m'attendais pas du tout à ça. Je devais absolument le revoir. Je l'ai vu deux, trois fois peut-être même plus? (Michael B. Jordan y est aussi pour quelque chose 🫶) Les scènes en mémoire, il ne me restait plus désormais qu'à lire la bande-dessinée. Aujourd'hui, je peux désormais vous parler du message, curieusement politique, porté par le film Black Panther, réalisé en 2018 par Ryan Coogler; ce parti-pris aurait-il indigné le célèbre scénariste Stan Lee? Deux scènes nous intéressent tout particulièrement pour poursuivre la réflexion: 

La scène du musée: https://youtu.be/S_Jn7itz9zA

La scène de mort de Killmonger: https://youtu.be/7Ylut5DLPzY

La scène du musée est une des premières apparitions du dénommé Killmonger, qui est censé être le "super-vilain" dans l'histoire adaptée au cinéma. Les musées sont des lieux culturels mais aussi des vitrines du colonialisme. On appelle là-bas "grigris" les objets religieux Africains mais "reliques" ceux qui appartiennent aux Européens, on parle de "dialectes" pour les peuples colonisés et de "langues" pour les civilisations de colons. Cette différenciation est suggérée par Killmonger lors de son échange avec une guide, blanche, du musée. Il demande à acheter un des objets mais elle lui répond qu'ils ne sont pas à vendre. C'est alors qu'il se tourne vers elle et lui demande si ses ancêtres les ont acheté ou s'ils les ont... volé? Cette scène questionne avec pertinence l'impéralisme colonial et son héritage culturel. 

Il faut savoir que dans ces récits-là, les récits de "super-héros", les personnages sont manichéens. C'est une caractéristique du genre. Ce sont donc souvent des savants-fous qui veulent détruire la planète ou bien des méchants dont l'ambition malveillante n'est pas excusée par un quelconque passé douloureux. Ils sont mauvais, dans l'entiéreté leur être. C'est tout. Dans la bande-dessinée, le vilain de Black Panther est Ulysses Klaw, un physicien néerlandais rêvant de concevoir un appareil capable de transformer des ondes sonores en matière physique, dans le but de livrer des guerres secrètes. Pour lui, il est indispensable d'obtenir du vibranium pour créer son arme et il va tenter de l'obtenir par la force ou par la ruse dans le Wakanda, où il existe à profusion. Là est la première transgression du film, par rapport au scénario original de la bande-dessinée. Si Klaw apparaît bien au cinéma, c'est en tant que personnage plutôt secondaire. Le rôle de "super-vilain" est incarné par Erik Kilmonger, alias N'Jadaka, dont le père a été exilé après avoir tenté d'aider Klaw à prendre possession du vibranium wakandais. Les scénaristes concentrent alors toute leur attention sur lui et le font porteur d'un message... anti-colonialiste. 

Killmonger, dans la bande-dessinée, est né au Wakanda et a été exilé à New-York avec sa famille. Il est issu d'une classe sociale aisée, descendant d'une famille auparavant puissante et influente. Or dans le film, c'est une toute autre chose. D'abord, il est né à Oakland. C'est à Oakland, dans la région de la baie de San Francisco en Californie, que l'on a vu grandir le mouvement politique Black Panther Party, représenté par deux jeunes militants de la cause noire aux Etats-Unis : Bobby Seale et Huey Percy Newton. C'est un changement dans l'intrigue assez déroutant, d'autant plus que Killmonger révèle une enfance dans un quartier sensible et populaire, dans lequel la violence et la misère sociale ont nourri sa soif de vengeance. Il ne cache pas son intention de voler le vibranium pour créer des armes... contre les crimes des blancs aux Etats-Unis. Ainsi, il explique au roi du Wakanda, T'Challa, son désir "d'armer ses frères". Devant un coucher de soleil, agonisant, il lui lance aussi une parole bien ambivalente: "Jetez moi dans l'océan, là où mes ancêtres ont sauté des galères parce qu'ils savaient que la mort était meilleure issue que l'esclavage." Killmonger, au-delà de l'incarnation d'un super-vilain, devient manifestement la voix de la communauté afro-américaine; il se place dans la lignée des combats du Black Panther Party et, plus récemment, du mouvement Black Lives Matter. 

Lors de la parution de la bande-dessinée, Stan Lee a délibérément modifier le titre de son ouvrage, de Black Panther à The Panther, afin qu'aucune confusion ne soit faite entre le mouvement politique et les aventures de T'Challa. Pourquoi donc Ryan Coogler a-t-il changé l'intrigue ? La scène finale du film, dans laquelle le roi du Wakanda et sa soeur, se rendent au pied d'un immeuble délabré à Oackland pour rendre hommage à la famille de N'Jadaka en promettant d'oeuvrer à l'avenir pour le quartier, est-elle une tentative d'excuse des Etats-Unis, une porte ouverte vers un horizon plus égalitaire et plus juste? A suivre... 

En tout cas, Black Panther au cinéma reste mémorable. Il a été le premier film de super-héros a être nommé aux Oscars en 2019, pour sa profondeur inattendue et sa représentation engagée de la culture afro-américaine, avec les questions coloniales que l'on soulève encore aujourd'hui dans le monde culturel.  

 


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