Une nouvelle : "Sirène d'alerte".

Le ciel est bien noir ce soir.

Noir comme l’encre d’un poulpe, noir comme la poupe d’un bateau rongé depuis des années par les flots. J’en ai vu tant de ces bateaux-là. Le saviez-vous ?  Ils m’appartiennent maintenant, tous, à moi, à la mer, à nous. Et tout comme leur si regretté équipage hélas étrangement disparu, vous ne reverrez plus tous ces bateaux. Non jamais plus. Mais le ciel est bien noir ce soir et il me semble s’étirer tel une pieuvre sur la mer noire, les criques noires, les albatros noirs et puis sur les maisons noires et les visages bientôt noirs de ses habitants.

On pourrait croire que je suis seule, seule à me languir sur mon rocher aiguisé, avec  autour la mer qui nous a porté mes sœurs et moi. Parce qu’ici, au large, rien ne bouge, rien ne frémit et rien ne tremble. Tout est bien calme voyez-vous. Oh il n’y que ces vaguelettes, encore insignifiantes, qui accompagnent le lourd silence nocturne de leurs clapotis doux, et brusques parfois aussi. Mais soyez patientes mes sœurs. Il ne faut pas leur faire peur. Pas maintenant…  Je levai les yeux au ciel ; les étoiles crachaient une lueur aveuglante, brillaient de toute leur colère. Je soupirai, vivement agacée.  Pourquoi s’acharnent-t-elles à les protéger, eux ? Qui voudrait materner ainsi de tels traitres ? Vous ? Mais que dis-je. Tout cela me fit bien rire. Mais pas trop fort, surtout pas ! Non, je ne voudrai pas les réveiller. Ce serait bien dommage n’est-ce pas ? Doucement, je gonflai ma poitrine habillée seulement par les éclats perlés de la lune et je fis entendre un court souffle aigu ; celui qui siffle,  qui file entre mes canines. L’écume des vagues ornait mes hanches d’une dentelle miroitante. Je rassemblai avec soin mes longs cheveux bruns dans une main et de l’autre, les caressèrent, laissant quelques boucles entourer ma taille. Je fredonnai en fermant un peu les yeux, je murmurai le chant suave des chaudes nuits d’été avec langueur, avec délice. Nous aimons, mes sœurs et moi, nous asseoir ici, sur les rochers et emplir votre monde de la sensualité de nos chants. Rien n’a d’empire sur l’amour dites-vous, l’amour en a sur toutes choses. C’est mensonge, la passion est notre, la rumeur de nos chansons est source même de vos passions et nos paroles naviguent sur vos terres, sur vos cœurs et vous enchainent au désir, à vos femmes.  Je repoussai mes cheveux en arrière et levai haut le front. J’inspirai alors goulument l’embrun salé et me mis à chanter. Oh,  juste un peu mais assez pour sentir dans mon dos la chaleur des maisons s’éteignant une à une et les amants à l’intérieur s’enflammer. Ma chère et tendre mer me berçait au rythme de ma voix et puis je sentais d’ailleurs les raies et les pastenagues remonter des abysses. Elles escaladaient les parois des gouffres et se faufilaient entre les branches des coraux. Elles venaient de toute part, du pacifique jusqu’à l’océan indien, elles montaient comme de grandes bulles plates impatientes d’éclater à la surface de l’eau. J’interrompis mon chant et rétablis le silence. Il était temps, enfin. La mer frémissait, se soulevait déjà par endroit. Les dents se serraient et les rangs aussi. Je me retournai vivement et fis face avec aplomb à ce ridicule village, à ce nid de guêpe accroché au flanc d’une montagne. Un sourire étira mes lèvres, découvris mes incisives brillantes, fines…

Je riai ! Fort cette fois ! J’entendis alors au loin mes sœurs ébranler les entrailles de l’océan d’un hurlement strident. Je frissonai, les sourcils froncés et les lèvres tremblantes. Les pastenagues apparurent à la surface, guettant avec avidité de leurs petits yeux jaunes le signal, celui qu’on attendait tous depuis tant de d’années. Bien trop d’années.  La mer se fit discrète comme un prédateur à l’affut. Elle se plongeait petit à petit dans une immobilité parfaite, de plus en plus figée et tendue. Et moi vibrante d’excitation, je me mis à rire de plus belle, je riai, je riai les yeux brillants et le visage déformé par un sourire infernal, je riai oui fort, très fort, horriblement fort, la tête rejetée en arrière. Soudain, je fouettai vivement le rocher et plongeai dans un grand éclaboussement, laissant sans m’en soucier des lambeaux d’écailles sur les pointes de mon piédestal. Quelques gouttes de sang glissèrent un peu dans l’eau. Plic, ploc… Un formidable silence retentit, un instant. 

Et enfin, l’horizon se brouilla, la surface de l’eau trembla, bouillonna. Dans le vacarme d’un monde qui craque, un immense et terrifiant monstre noir se dressa  devant le ciel endeuillé : un mur vivant, de chair et d’eau, d’une hauteur phénoménale qui s’élevait plus haut, toujours plus haut. Il semblait égratigner le ventre des nuages, gober les étoiles. Ces colossales colonnes aux meurtrières gardées par les enfants de la mer, grondaient, crachaient de l’eau dans tous les sens avec la force d’un boulet de canon, vociféraient, sifflaient comme un serpent du diable. Et cette muraille bouillonnante, galopante, agitée par son armée ivre de haine s’élança d’un coup, brusquement avec toute la folie vengeresse d’un peuple volé. 

Le lendemain matin, toutes les lumières du petit port de Carnac étaient éteintes. On lisait à la une des journaux, en gros caractère noir, qu’il avait été anéanti par un tsunami.


A écouter pendant la lecture.




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