samedi 27 juillet 2024

 "L'art est le trait de l'humanité. Il ne sert à rien, il n'est pas là pour ça. Dans son arborescence, il s'est décliné en texte, en image, en son. L'art est une métamorphose du sensible, une merveilleuse évolution de la nature; de ce qu'on entend, de ce que l'on voit, de l'encre qui glisse, de l'intuition et de la sensibilité. Il est le fruit de notre intelligence. Il n'a pas d'égal sur Terre, même chez nos plus proches cousins. Le langage, l'altruisme, l'ingéniosité ne sont pas des attributs uniquement humains. On a de cesse de tenter de différencier l'Homme de l'animalité mais ne serait-ce pas l'art sa profonde nature? 

L'art n'existe que par la création, l'artiste, et par son interprétation, l'expert ou l'amateur. L'amateur est celui qui aime et l'expert est celui qui explique pourquoi. Nous pouvons tous enrichir notre réflexion pour porter un jugement juste. C'est très gratifiant de poser des mots sur ce que l'on ressent et tellement frustrant de ne pas y parvenir ! Lire entre les lignes, voir entre les images, c'est un pouvoir que l'on acquiert par l'imitation des experts puis par un entraînement d'amateur. 

Voici donc l'objet de cet article!"

Un soir, lorsque je regardais une énième diffusion du "blockbuster" Titanic, réalisé en 1997 par James Cameron, je pensais me replonger dans la romance contrariée, et romantique de fait, entre Jack et Rose. J'ai eu une lecture bien différente, concernant plusieurs scènes. Deux en particulier, et j'aimerais détailler l'une d'entre elles dans cet article (cela dit en passant, c'est la raison pour laquelle je regarde parfois un film plusieurs fois, non pas qu'il me plaise jusqu'à l'obsession mais c'est nécessaire pour en saisir tous les enjeux qui me semblent doués d'intérêt. N'en est-il pas de même d'ailleurs pour l'analyse littéraire? On lit, on relit, on paraphrase. On ne survole pas, on s'attarde et on a l'espoir de dépasser le commun.). 

Les musiciens de l'orchestre du paquebot:

La scène: https://youtu.be/1Bds1bz0tGo

Les musiciens jouent et personne ne les écoute dans le chaos du naufrage. 

- On ne nous écoutait pas non plus lors du dîner.

Ironise le chef d'orchestre. James Cameron admet créer ici en fait une mise en abyme de son art, en tant que cinéaste. Certes, il a créé des films grand public, qui ont remporté succès et argent mais il a transmis aussi de nombreux messages, pas toujours entendus dans l'effervescence des cinémas; temples du divertissement. Dans Terminator, il nous met en garde contre l'intelligence artificielle et ses dangers, notamment avec le manque (l'absence?) d'empathie et de discernement des robots. Aujourd'hui, l'IA, ce ne sont pas des êtres cybernétiques mais des smartphones dans notre quotidien. Ils pensent à notre place et sont une menace pour notre humanité, à mesure qu'ils nous absorbent jusqu'à l'annihilation de notre pensée. Les limites entre l'être humain et la machine sont remises en question également dans Alita, avec la thématique du transhumanisme, l'amélioration des qualités humaines par la technologie, qui n'est autre que notre actualité et déjà notre avenir! Enfin, le rapport à l'écologie, le lien entre l'Homme et la nature, sont largement interrogés dans Avatar avec l'amour comme passerelle entre le monde du métal inanimé et l'univers de la luxuriante Pandora.

Pour revenir aux musiciens du Titanic, ils sont une allégorie de la représentation de l'art. C'est un moyen de distraction et une recherche de l'esthétisme. L'art embellit notre environnement sensible et illustre nos émotions. À titre d'exemple, les tableaux de Monet décorent la chambre luxueuse de Rose mais s'affichent aussi au côté de ceux de Picasso, qui dénoncent la guerre civile en Espagne. La figure de l'artiste revient sous d'autres aspects dans le film, avec notamment le talent de Jack pour le dessin. Cette incarnation est d'ailleurs inspirée du dandysme du XIXème siècle, personnifié à la perfection par le poète Baudelaire. C'est l'artiste marginal, inspiré, passionné tout en élégance et en charme. Il ne faut pas oublier en revanche que l'art demande aussi de la rigueur, de la technique et une grande capacité de travail; une perspective bien moins séduisante et par conséquent peu représentée à l'écran. 

Si on ne prête pas toujours attention à l'art, au processus de création, c'est pourtant bien au centre de notre humanité. Dans la scène, la musique, intégrée à la genèse du récit, devient extradiégétique par un effet de montage. S'ensuit alors une représentation du beau, de l'essentiel. On voit le capitaine du bateau dans sa cabine. Il représente le sens de l'honneur par son sacrifice pour son navire. Il saisit le gouvernail avec une lente détermination. Ensuite, c'est l'ingénieur qui regarde sa montre. Il s'aperçoit que l'horloge surplombant la cheminée n'est pas à l'heure et corrige cette erreur avec précision. Il est un symbole d'ingéniosité et de savoir-faire. Il ne semble pas apeuré ni même concerné par la mort. En effet, les inventions ne sont-elles pas immortelles? Les images s'enchaînent vers une vision en plongée d'un couple d'un certain âge, aux dernières heures de leur vie. Ils sont enlacés et s'embrassent tendrement. Sous leur lit de mort, un torrent déchainé déferle. Leur vie défile et, de leur existence, il ne restera que leur amour. L'amour est aussi un puissant vecteur de création littéraire, poétique, picturale...  C'est en cela qu'il nous est si précieux, ne serait-ce que pour rester un prétexte à l'écriture. Enfin, la scène se conclue par le récit d'un conte irlandais d'une mère à ses enfants, la légende de Tir Na Nog. Or tout écrivain est avant tout lecteur, et tout lecteur adulte recherche perpétuellement les sensations qu'il éprouvait, le plaisir d'imaginer du lecteur qu'il était... enfant. 

Par une lecture entre les images, on dépasse la simple affirmation: "J'aime cette scène pour l'émotion qu'elle dégage". L'impression devient une conclusion et non plus une fin en soi.

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